GUTTED
Que nous le voulions ou non, grâce à nos rencontres fortuites, nos relations, nous laissons notre empreinte sur la vie dautrui. La mémoire humaine dure longtemps, et fléchit. Les bâtiments résistent mieux, Le plan de larchitecte est net, précis et économique. Des couloirs de béton et des cloisons durables sont mis en place au meilleur prix. Lexpérience humaine, vécue dans les espaces ainsi définis, reste pour lessentiel ignorée, ou est, en tout cas, rapidement oubliée. Les surfaces ne portent quun léger et fragile souvenir des drames dont elles ont été les témoins.
Les photographies qua réalisées Etienne Clément dans le Holly Street Estate, cité du nord de Londres, avant sa démolition, soulignent la ténuité de lempreinte laissée par lindividu sur son environnement. Les clichés, pris en lumière naturelle, tous précisement du même endroit, dans une succession de chambres donnant sur un couloir, captent le moment où les foyers se transforment en coquilles vides, où ce qui était privé devient public. Clément lui-même nétait pas très sûr de ce qui lattendait lorsquil franchissait chacun des seuils.
A lintérieur, des pièces entièrement dépouillées révélant, en sus des seuls plans monotones définissant chaque espace, des traits communs: les mêmes prises électriques arrachées, les mêmes zones dhumidité au sol, et les restes de plâtre fantomatique à lendroit où se trouvaient les plinthes, les encadrements de porte, les baignoires, les lavabos. Cependant, chaque intérieur porte les marques dune habitation humaine: papier peint décollé, décorations murales damateur, graffiti, choix de carrelage...
Les photographies sont à la fois poignantes et sinistres. Lorsquelles ne témoignent pas de linventivité de lesprit humain dans un cadre rébarbatif, elles suggèrent, dans leur dénuement torturé, le spectre dune activité intense et révolue, ou même quelque chose de plus effrayant encore: des scènes demprisonnement ou dinterrogatoire peut-être. En tout cas, elles constituent un témoignage exceptionnel sur un bâtiment qui attend la masse du démolisseur, mais dans lequel la mémoire de ses habitants reste encore, à peine, vivante.
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